La vie que tu ne cesses de repousser
On a désormais un nom pour ça : le syndrome du bonheur différé. Ce schéma qui consiste à passer des années à se démener sans y trouver de plaisir, en échange d'une récompense qui se profile quelque part à l'horizon. La retraite. La fin de la vie active. La fin des études des enfants. Cette nouvelle vie qui ne commencera que plus tard.
Je connais bien ce schéma, car je l'ai moi-même vécu. C'est le cas de la plupart des personnes très motivées. On se dit que cette période difficile n'est que temporaire. On se dira qu'on voyagera quand les choses se calmeront. On se dira qu'on prendra soin de sa santé après ce trimestre. On se dira qu'on passera du temps de qualité avec ses proches une fois cette période intense terminée.
Mais le grand défi n'est jamais terminé. Il y en a toujours un autre qui l'attend au tournant. Et l'horizon, par définition, évolue avec vous.
Voici pourquoi cela va bien au-delà d’un simple problème de productivité. Le pari que vous faites repose sur deux hypothèses que vous ne pouvez garantir : que l’avenir se réalisera, et que vous y arriverez indemne. La santé, l’énergie, les relations, la curiosité. Ce ne sont pas des atouts que l’on peut mettre de côté en attendant de venir les récupérer. Ils se déprécient lorsqu’on les néglige. Certains, une fois perdus, ne reviennent jamais.
Je ne m'oppose pas à l'ambition ni à la satisfaction différée. Épargner pour l'avenir, c'est faire preuve de sagesse. Investir dans des compétences qui porteront leurs fruits plus tard, c'est faire preuve de sagesse. Le problème, ce n'est pas de repousser les récompenses. C'est de repousser le fait de vivre. Il y a une différence entre travailler dur pour atteindre un objectif et considérer sa vie actuelle comme une simple salle d'attente.
La solution n'a rien d'extraordinaire. Vous n'avez pas besoin de tout laisser tomber ni de déménager. Vous devez cesser de considérer le bonheur comme une destination et commencer à le voir comme une pratique. La promenade que vous faites aujourd’hui. Le dîner que vous prenez sans vous presser. Le projet que vous réalisez de vos propres mains parce qu’il vous intéresse, et non parce qu’il a un potentiel de développement. Ce ne sont pas des distractions qui vous éloignent du vrai travail. Ce sont des preuves que vous êtes bien vivant pendant que vous travaillez.
Un test tout simple : si vous décrivez la période que vous traversez actuellement en parlant surtout de ce qui viendra après, vous remettez les choses à plus tard. Si les mots « une fois » et « quand » reviennent souvent dans vos phrases, vous remettez les choses à plus tard.
L'avenir pour lequel tu te sacrifies se construit jour après jour, exactement comme aujourd’hui. Il n’y a pas d’autre matériau.
Alors, profitez pleinement de cette journée. Car c'est la seule partie du programme dont on est sûr qu'elle se réalisera.